Le cercle vicieux du travail

Población, dimanche 20 mars 2016

Par Philippe

Samedi après-midi, 16h. Deux travailleurs de la construction se pointent sans préavis à la maison de notre patron, voisine de la nôtre, afin de commencer l'agrandissement de la maison. Sans doute une visite préliminaire, qu'on se dit, pour planifier le travail à venir. Pourtant, 15 minutes plus tard, ils sont attelés à la pelle et la pioche entrain de creuser pour les fondations. Et 10 minutes plus tard, on n'a plus d'eau. Ils ont coupé par accident une conduite d'eau, et le temps qu'ils trouvent la valve, le réservoir de 2000 litres s'est complètement vidé. Dans le désert, en été, c'est pas génial. En plus, personne ne juge bon de nous avertir de la situation, il faut qu'on aille les voir pour qu'ils se décident à, timidement, avouer leur erreur et réparer le tuyau. "C'est la faute du patron, il ne nous a pas donné de plan!", qu'ils nous disent. Le matériel de réparation est chez Jose et le temps que tout soit réparé, ça va à 21h avant qu'on ait de l'eau à nouveau. Et le creusage des fondations, dans tout ça, n'a pas beaucoup avancé. Mais bon...un accident, qu'on se dit, pas grave, ça arrive à tout le monde.

Le lendemain matin, 9h, les employés sont de retour et se remettent à creuser, et 5 minutes plus tard, ce qui devait arriver arrive: ils brisent une autre conduite d'eau. Et comme ils n'ont pas coupé l'eau au préalable et le matériel pour réparer est resté chez Jose, le réservoir se re-vide à moitié et ça prend un autre 2-3 heures avant que l'eau ne revienne. Encore une fois :"La faute du patron...pas de plans...et bla bla bla...". Bref, on se serait crus avec des enfants de 10 ans. Non, le patron ne vous a pas donné de plans, mais oui, vous auriez pu planifier le travail un peu mieux, et peut-être, peut-être, apprendre de vos erreurs. Mais pas au Chili. Ça nous a mené à une petite discussion/réflexion sur les travailleurs au Chili.

Au cours des 4 derniers mois, on en a vu des vertes et des pas mûres de la part des travailleurs au Chili. Des choses qui font froncer les sourcils et se dire "non...ça se peut pas...il vient pas de faire ça!!!". Par exemple, quand tu vas dans un magasin et que la caissière te demande d'attendre avant de te servir parce qu'elle est entrain de texter, ou pire, qu'elle prend une pause pour texter entre deux articles qu'elle "scanne" à l'épicerie. Oui, ça arrive pour vrai. Ou encore quand, au restaurant, sur l'heure du dîner, ils te font attendre longuement avant de te servir ton repas parce que...les serveurs et les cuisiniers sont entrain de dîner (il y a même des restaurants fermés sur les heures de repas, probablement pour mieux convenir aux employés...).

Souvent, quand on va dans des commerces ici, il semble y avoir une constante: beaucoup trop d'employés, et absolument personne intéressé à servir le client. Je me souviens d'une fois à Puerto Montt, dans un magasin de vélo: 6 employés derrière le comptoir entrain de texter, et ils ne voulaient tellement pas se donner la peine d'aller voir dans l'atelier s'ils avaient la pièce dont j'avais besoin qu'ils ont préféré me référer à un autre magasin...plus facile! Quel cauchemar pour le propriétaire d'une entreprise de voir ses employés agir ainsi!

Le problème, selon nous, c'est que le monde du travail au Chili, c'est un cercle vicieux. D'une part, la plupart des employés sont payés au salaire minimum, soit environ 230 000 pesos par mois (460$), ce qui est très bas vu le coût de la vie (le coût de la vie au Chili est environ 70% de celui du Canadda, donc c'est comme si le salaire minimum au Canada était de 650$ par mois). De plus, les possibilités d'avancement ou d'augmentation de salaire avec la performance semblent quasi-inexistantes. Ça pousse donc les employés à faire acte de présence au travail plutôt qu'à travailler, et le salaire minimum devient une sorte d'aide sociale déguisée. Ils doivent se dire :"Avec ces conditions d'avancement et de salaire, à quoi bon se forcer?"

D'un autre côté, il y a les employeurs qui semblent préférer avoir 10 employés incompétents au salaire minimum plutôt que 3-4 employés compétents payés plus cher, oui, mais qui effectueraient le travail des 10 employés actuels et qui, en plus, donneraient un meilleur service et une meilleure image à leur entreprise. Et ces mêmes employeurs ne semblent pas se soucier le moins du monde de la qualité du travail des employés (en 4 mois, on a vu 1, oui, 1 seul employé, se faire rabrouer par son patron: un employé de motel chargé de louer les chambres, qui écoutait de la musique à tue-tête / dormait dans une chambre au 2e étage pendant qu'on l'attendait au comptoir).

Donc en gros, de par les conditions offertes et la supervision défaillante, les employeurs ne donnent aucun incitatif à leurs employés pour qu'ils travaillent plus fort, et les employés, de par leur manque de professionalisme, n'offrent à leur employeur aucune raison de leur donner une augmentation de salaire ou un quelconque avancement. Et la roue continue de tourner....

Ça me rappelle il y a quelques années, quand je vivais à Montréal, j'ai travaillé avec un Chilien. Appelons-le Pablo, pour sauver les apparences. Il se trouve que Pablo était un travailleur excécrable. Pas qu'il était incompétent, pas non plus qu'il n'aurait pas pu être un bon travailleur. Non...c'est plutôt que Pablo ne voulait jamais travailler. Dans tout ce qu'il faisait, il y avait ce souci continuel de fournir le moins d'efforts possibles, de travailler le moins longtemps possible. Au point que c'en était gênant avec la clientèle. Pourtant, il gagnait un bon salaire, beaucoup plus que 460$ par mois! À ce moment, j'ignorais que je visiterais un jour le pays d'origine de Pablo et que je serais à mon tour un client des Chiliens. Je crois mieux comprendre d'où son attitude au travail provenait...

Ceci dit, consolons-nous, paraît que les Boliviens sont encore pires...on vous le dira dans quelques mois!


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