Notre dernier mois à l'envers

Puerto Obaldia, Panama, 19 décembre 2016
Par Philippe
On aura connu des avant-avant-avant-avant-avant-veilles de Noël plus fraîches. Ce soir, couchés dans notre petite chambre d'hôtel excessivement miteuse (même selon mes standards...) de Puerto Obaldia, on a chaud. À 20h, il doit faire encore 30 degrés dehors, et il n'y a aucun signe que ça baissera à court terme. Le seul endroit semi-confortable, c'est dehors, sur le bord de la mer des caraïbes, c'est-à-dire à environ 8 pieds de notre chambre, où la petite brise rafraîchit quelque peu. Le ciel est dégagé, on voit des milliards d'étoiles, et on en verra encore plus quand le voisin éteindra sa génératrice et que les lumières s'en iront. Malgré ce ciel dégagé, le taux d'humidité avoisine les 100%, ce qui rend tout inconfortable. Ce genre d'humidité qui imprègne tout, même les vêtements propres pliés tout au fond du sac à dos. En gros, tout pue l'humidité à Puerto Obaldia.
Le plafond de notre chambre est couvert d'écriteaux. Ariel Maranda, un Cubain, qui a attendu ici un bateau vers Carti, Panama, pendant 4 jours en avril 2016, a laissé sa trace. Idem pour Yoandis et Yoisdel Cruz, aussi de Cuba, qui ont aussi passé 4 jours ici en juillet 2016, à la recherche d'un monde meilleur. Plusieurs autres ont signé, le plafond est recouvert de noms. Tous s'en allaient aux USA. D'abord Cuba-Équateur, puis ils remontent par la route jusqu'au Mexique, pour finalement tenter le grand passage vers le nord. Un périple d'environ 9000 km - 3000 par les airs et 6000 par la route - pour leur permettre de franchir les 300 km séparant leur Cuba natal de la Floride. Tout est une question de visas et de routes d'immigration. Certaines voies - en apparence toutes proches- sont plus difficiles que d'autres à emprunter!
Mais revenons-en à Puerto Obaldia. Petit village frontalier entre la Colombie et le Panama (on est à 3 km de la Colombie), coupé du monde par voie terrestre, ça fait probablement penser aux petits villages nord-côtiers pas encore rejoints par la 138. On est arrivé en bateau ce matin depuis Capurgana, de l'autre côté de la frontière, et on repart demain matin en avion (12 passagers) vers Panama City. Un vol d'une heure au-dessus du Darién, une des forêts tropicales les plus sauvages du monde. Le dernier obstacle routier entre l'Alaska et la Patagonie.
Mais on a bien failli ne jamais arriver à Puerto Obaldia. Ce matin, mer agitée, vagues de 4-5 mètres, il fallait partir avant que ça ne se dégrade encore plus, selon le capitaine de la lancha (grande chaloupe à moteur). Les négociations sur le prix ont néanmoins duré une heure. On a pas mal gagné au final. Mer agitée, donc. On s'est fait arroser en pas pour rire. Soudain, un dauphin gris sur le haut d'une vague. Puis, un baril flottant au loin. Le capitaine coupe les moteurs sec: "Si c'est ce que je pense, on ne va pas à Puerto Obaldia". Comprendre ici: si c'est un baril de cocaïne, le capitaine le repêche, fait demi-tour et rentre discrètement au port. Plus tard, il pourra le revendre aux narcotrafiquants (ceux qui ont largué le baril par-dessus bord au départ pour éviter de se faire prendre par la patrouille de l'armée) entre 30 et 50 millions de pesos (10 000 à 16 000 $ US), c'est-à-dire environ 2 ans de salaire. Ça lui est arrivé une fois, qu'il dit. Pas cette fois: fausse alerte, le baril est vide. Lui est déçu, nous, soulagés de pouvoir se rendre à destination.
Avant ça, on a passé une semaine à se faire dorer la couenne sur la côte des Caraïbes, côté Colombie. 3 nuits en hôtel à Capurgana, village plus gros et touristique, puis 4 nuits en hamac à Sapzurro, dernier petit village avant le Panama, plus petit et tranquille. Et 3 fois, on est traversé à pied à La Miel, juste à côté, au Panama. Quand on dit qu'on était sur la frontière! Un matin, alors qu'on se baignait sur une plage anonyme à environ 5 mètres de la frontière, on a croisé 7 gars errant sur la plage. Des gens du Yémen et de l'Arabie Saoudite....on aura tout vu! Sans doute des immigrants clandestins, ils arrivaient de l'Équateur (coudonc, c'est une passoire, ce pays-là) et remontaient vers le nord, peut-être jusqu'au Canada. Ils avaient été "dompés" là par un bateau de Colombiens qui leur ont promis qu'ils reviendraient les chercher en soirée. Des terrorissss? Je sais pas. On tient ça mort, on n'en parlera pas à Steven Blaney. De toute façon, je suis 99% sûr que les Colombiens ne sont jamais revenus les chercher. Ne jamais croire un Colombien. Croyez-moi sur parole, vous me remercierez un jour. 
Mais on a bien failli ne jamais arriver à Capurgana. Pour s'y rendre, on a d'abord pris un bus entre Maicao, ville magnifiquement crade sur la frontière Colombo-Vénézuélienne, et Barranquilla. Maicao, c'est la capitale de la clandestinité et des marchandises illégales. Sans le savoir, j'étais assis durant les 7 heures de trajet sur 10 kg de poudre à canon (polvora) dissimulée sous le coussin de mon siège. La polvora, c'est ce que les Colombiens font exploser partout sur la rue durant le temps des fêtes. Ce sont leurs "feux d'artifices" maison. Mais c'est ultra-dangereux, et donc illégal. On a passé une quinzaine de check-points de police et de l'armée en route, et moi, sans le savoir, j'étais assis sur un colis qui aurait pu me mener je ne sais pas où...heureusement, on ne s'est pas fait prendre et j'ai appris la présence du colis douteux lorsque son propriétaire m'a demandé de me lever pour qu'il puisse le récupérer. Je rageais...
Puis, dans le dernier bus, entre Monteria et Necocli, départ à 3h45 du matin et arrivée à 6h30 am, on a eu droit à un chauffeur et son assistant qui étaient hautement ravigotés par un excès de poudre blanche énergisante. La ride de bus, mes amis....on a pensé mourir une bonne dizaine de fois! Et eux, sur une autre planète, chantaient, tapaient des mains, roulaient en fou, klaxonnaient tout le monde, malgré qu'il soit à peine 4h du matin....mais on s'est rendu en un morceau.
Avant ça, on a passé environ une semaine dans le coin de la péninsule Guajira, à l'extrémité nord-est de la Colombie, sur la côte caraïbe, collée sur le Venezuela. Un coin très aride, mais magnifique, avec le désert qui arrive directement dans la mer turquoise. On a dormi 3 nuits en hamac dans une petite cabane chez un gentil pêcheur, et en gros, on s'est baigné et on a relaxé.
Avant ça, on a passé 3 jours à Palomino, un autrefois petit village de pêcheurs devenu très touristique sur la côte des Caraïbes. Trois jours chez Luciana, une gentille dame retraitée, veuve, qui aime ça voir du monde et jaser. Ou plutôt monologuer. Un soir, je lui ai posé une question, une seule: était-elle en accord avec l'accord de paix signé entre les FARC et le gouvernement? Sa réponse a duré 2 heures ininterrompues. Mais, je dois dire, hyper intéressantes. Pendant 2 heures, elle nous a raconté comment son petit village près de Cali, au sud de la Colombie, avait été démoli par les guérillas, pendant même qu'elle était cachée dans sa maison. Et sa jeune employée, elle, a vu de ses propres yeux des gens se faire exécuter par la guérilla sur la place centrale de Palomino, et ce il n'y a pas 10 ans. Bref, on a eu tout un cours d'histoire de la Colombie ce soir-là! Et l'accord de paix? Elle est d'accord.
Et Palomino, c'est super beau, surtout la plage, parfaite, comme on peut idéaliser une plage des Caraïbes. Sauf qu'on a failli jamais en repartir! Ok, ok, j'exagère un peu, mais un matin, alors qu'on était sur la plage à se baigner, on s'est fait "attaquer" par une famille de Waynus (les indigènes du coin). Le père a d'abord foncé sur nous en criant "Wayning, wayning" -traduction libre : money, money-, alors on s'est éloigné. Mais toute la famille a ressurgi quelques minutes plus tard. Ils étaient très saouls, armés de machettes (ils ne les ont pas brandies, mais bon...), et ils nous ont entourés, en nous demandant de leur donner ce qu'on avait. On a réussi à sacrer le camp, mais bon, ça nous a quand même fait peur un peu!
Et au fait, on a bien failli ne jamais se rendre à Palomino. En partant de San Gil, notre port d'attache précédent, on a décidé de prendra un bus de nuit pour se rendre à Palomino et ainsi dormir un peu pour le looooong trajet de 12 heures. Le hic, c'est que ledit bus, comme c'est souvent le cas en Colombie, ne faisait pas que le tronçon San Gil-Palomino, mais partait en fait de Bogotá pour se rendre à Cartagena. Un trajet d'au moins 20 heures....avec un seul chauffeur! Ce qui devait arriver arriva: vers 5 heures du matin, on dormait profondément quand on a été réveillé par des bruits de crissements de pneus. Le chauffeur s'était endormi et avait perdu le contrôle! Drôle de sensation, un 40 passagers en dérapage. Et encore plus drôle de sensation, se réveiller en se disant: ça y est, ça se termine ici! Mais non, je ne sais par quel miracle, le chauffeur a repris le contrôle, et on a poursuivi notre route. Il est quand même arrêté boire un petit café pour se réveiller un peu au village suivant. Et on s'est rendu à Palomino.
Avant ça, on a passé 5 jours dans le coin de San Gil, un village qui était, il y a 6 ans, peu touristique, mais dont la popularité a explosé depuis (60 000 habitants, 120 hôtels...). Dans ce coin-là, on a surtout fait un "trek" de 3 jours dans le canyon Chicamocha. Un superbe endroit, similaire au Grand Canyon, avec 1 million de fois moins de gens. Le trek consistait d'abord en une marche de village en village, un peu comme Compostelle (avec 1 million de fois moins de gens également), puis, la dernière journée, descente de 1100m dans le fond du canyon, discussion impertinente avec un Québécois rencontré au fond, puis remontée de 1100m. De toute beauté, mais chaleur étouffante. Notre coup de coeur? Le village de Villanueva. Ne cherchez pas dans les guides. Le plus bel hôtel à 10$ du voyage. Les meilleures et moins chères papas rellenas du voyage. Que demander de plus?
Avant ça, non, on n'a pas failli mourir, sinon que de fatigue du fait des 15 heures passées dans l'autobus entre El Cocuy et San Gil. À El Cocuy, il y a un superbe parc national, mais il était fermé. Drôle d'idée de se claquer 30 heures de bus pour aller visiter un parc national fermé, que vous me direz. C'est ce qu'on s'est dit aussi. Mais on l'a fait quand même et on n'a pas regretté. D'abord parce que fermé veut dire tranquille. Mais aussi parce que dans notre trek de 3 jours sur les routes limitrophes du parc (un autre genre de Compostelle avec 1 million moins de visiteurs), on a vu parmi les plus beaux villages de notre voyage, El Cocuy mais aussi Guican. Vous irez googler-ça.
Et avant ça, on est allé 2 jours à Bogotá chercher nos nouveaux passeports et manger de la mangue-lime-sel sur la rue. Et avant ça? On était à Salamina, et ça, on vous l'a raconté dans notre dernier blog.
Voilà pour le dernier mois! Et en passant, joyeuses fêtes à vous!

Quelques photos (dans le désordre...)


Cabo de la Vela, La Guajira.


Le plafond de notre chambre à Puerto Obaldia.



La mangue lime-sel de Bogotá.


Village d'El Cocuy.


Parc national El Cocuy.

Parc national El Cocuy.

Douille d'obus, parc national El Cocuy (la guerrilla n'est pas loin...).

Guican.

Guican.

Barichara, près de San Gil.

Canyon Chicamocha.

Plage de Palomino.

Cabo de la Vela, La Guajira.

Cabo de la Vela, La Guajira.

Cabo de la Vela, La Guajira.

Cabo de la Vela, La Guajira.

Cabo de la Vela, La Guajira.





Cabo de la Vela, La Guajira.



Barranquilla (ville natale de Shakira)....c'est sale!


Frontière Sapzurro/La Miel (Colombie-Panama)

La Miel.




Notre hôtel à Puerto Obaldia.


Puerto Obaldia, Panama.

Puerto Obaldia, Panama.


Commentaires

  1. Wow!! D'abord bravo pour ton texte. Fort intéressant et fort bien écrit! Quelle belle expérience vous êtes en train de vivre! Merci encore de me faire voyager à travers votre périple!

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