Mon vélo contre 3 chats

Valparaiso, 11 mai 2016
Par Philippe
Aujourd'hui, il pleut, alors j'en profite pour écrire. C'est probablement juste la 12e  journée de pluie qu'on a en presque 6 mois, ce qui pourrait aussi expliquer que c'est la 12e fois seulement qu'on écrit sur ce blog...ou peut-être que c'est parce que ça écrit lentement en titi sur une tablette, ce qui coupe souvent court les envolées littéraires. Ou peut-être que c'est plutôt que ces temps-ci, on ne fait pas grand-chose d'extraordinaire, du moins rien qui ne mérite l'attention de gens qui se trouvent à plus de 5000 km de nous. Est-ce que ça veut dire qu'on s'emmerde, qu'on trouve le temps long? Pas du tout. Plutôt, qu'on prend le temps de vivre.
Quand on a réfléchi à ce projet de passer un an à l'étranger, une des choses qu'on voulait, c'était de prendre le temps de s'installer quelque part, d'y vivre comme les gens locaux, le "vrai monde", comme qu'y disent à la radio de Québec (bon, peut-être pas exactement comme ça…). On a d'abord pensé à Villa O'higgins, au bout de la Carretera Austral, où on s'était fait offrir du travail, mais c'était trop tôt dans notre voyage (avec du recul, on aurait dû accepter, mais c'est du passé). Ensuite, on avait pensé à Pucón, la Mecque du plein-air dans la région des volcans, mais c'était trop touristique à notre goût, trop "Banff". Et ceux qui ont vécu à Banff savent que ce n'est pas évident d'y pratiquer son anglais. C'est la même chose pour Pucón et l'espagnol. On a ensuite, comme vous le savez, on a passé un mois à Población, mais c'était tellement creux au fond d'un rang qu'on aurait pu se croire à Sainte-Sabine, PQ. C'était à s'y méprendre...bref, pour sÔcialiser avec les locaux, pas l'idéal (quoique Sainte-Sabine, c'est vraiment pas si pire pour socialiser, mais ça c'est une autre histoire...).
Donc finalement, on a choisi Valparaiso, pour y vivre avec les locaux. Pourquoi? Pour plusieurs raisons. D'abord parce que Mélina m'a lâché, en bas de la grande côte en entrant â Valparaiso: "Moi, y'é pu question que j'pédale; mon bécyk r'part pas d'Valparaiso". Disons que ça m'a donné un indice, j'ai pressenti un besoin d'arrêter un peu. Et puis au fond, ça aurait pu arriver à un pire endroit, ce cri du coeur, que j'me suis dit.
Parce que Valparaiso, c'est juste le bon format: pas trop gros, ce qui fait que tu peux retrouver ta maison sans consulter une carte, mais en même temps pas trop petit, ce qui fait que tes voisins ne passent pas leurs journées à suivre tes allées et venues. Et puis aussi parce que c'est pas une ville trop "parfaite", trop carrée, trop propre, comme Santiago, par exemple. Non, Valparaiso, ça a quelque chose de croche, souvent, juste à regarder les maisons qui pendent en équilibre sur les falaises, ou en se tordant le cou pour observer les autos monter des côtes plus abruptes que le Mont Albert, on a le vertige. Et puis c'est sale. Trop, parfois, même que le Maire Labeaume dirait que c'est plus sale que "Mourrrial", ce qui n'est pas peu dire. Il faut sautiller sur le trottoir pour éviter les zillions de cacas de chiens, et se boucher le nez en descendant les 363 marches de l'escalier menant de notre maison au centre-ville pour ne pas vomir. Ça empeste, les déchets, l'urine, la bière…mais ce sont ces constructions toutes croches, ces odeurs, cette désorganisation, qui font de Valparaiso une ville agréable, intéressante. Et ça arrive comme un vent de fraîcheur dans ce pays un peu trop rigide, strict, propre qu'est le Chili. Donc ma blonde aurait définitivement pu choisir un pire endroit pour vivre son écoeurantite du vélo. "Quoi? Tu étais tannée depuis un méchant bout de temps? Eh ben... ".
Donc, ça veut dire quoi, vivre comme le vrai monde? Disons le tout de suite en partant, non, on n'a pas trouvé de travail. On a bien cherché un peu au début ("on" excluant la personne qui écrit ces lignes...), mais on a vite abandonné l'idée. Les gens qu'on a contactés ne nous ont pas répondu, et on a réalisé que pour le temps qu'on voulait rester ici, ça ne valait pas la peine. Et puis aussi, qu'on s'est dit, parmi le "vrai monde", il y en a plein qui sont sans emploi...alors pourquoi pas nous?
On a donc occupé notre dernier mois à vivre, tout simplement, un peu comme le font les retraités...on a pris un abonnement à un gym, où Mélina fait du "full cardio", un entraînement plus que militaire, et de la zumba, et moi....du spinning, 3 fois par semaine (ben quoi, je m'ennuyais du vélo!). Je pensais jamais que le spinning mettait autant en forme: mes jambes sont plus fortes actuellement qu'après la Carretera Austral, et ma ligne serait tout aussi bonne si ce n'était que la bière et le vin sont beaucoup plus accessibles ici...
On a aussi pris un  abonnement à la bibliothèque et lu une quantité impressionnante de livres en espagnol (toute la collection de Dan Brown, un "Yasmina Khadra" et aussi "Los juegos del hambre" (Hunger games) pour Mélina. Des livres traduits de l'anglais vers l'espagnol, mais qui permettent justement un langage plus simple que, disons, Isabel Allende. Mais la bonne nouvelle, c'est qu'on les lit maintenant presque aussi vite en espagnol qu'on le ferait en anglais ou en français...y'a du progrès! Et on est allé plusieurs fois au cinéma, succès mitigé: je pense que notre espagnol chilien n'est pas encore à point pour suivre de longs dialogues de cinéma répertoire chilien...
Sinon, on a "trouvé nos places" dans Valparaiso: notre boulangerie, où le pain est à 990 pesos plutôt que 1300 pesos le kilo, et tout aussi bon. Des vrais locaux, que j'vous dis!  On a aussi notre épicerie attitrée, Los Gonzalez, où ils nous reconnaissent et nous saluent à chaque visite ("Good morning, Canada! Good music, he? Chile wonderful country? ") - ne vous en faites pas, une fois son vocabulaire anglais épuisé, le reste de la conversation se fait en espagnol. Mais c'est la SEULE épicerie que j'ai vue au pays où les employés sont efficaces. Et puis on va au gros marché central, le Mercado Cardonal, pour acheter nos fruits et légumes. Un marché sale, désordonné, bruyant, plein de monde, on aime ça!
Et le reste du temps, on fait quoi?  De mon côté, j'ai surtout été occupé à tranquillement vendre nos vélos et tout le matériel y étant associé - casques, outils, cadenas, souliers à clips, etc.- sur internet, plus précisément sur YAPO, le kijiji du Chili. Pas que ce soit particulièrement payant - souvent, j'ai vendu des choses pour 5$ - 10$ - mais je pense que juste pour l'expérience culturelle, ça valait la peine, surtout que j'avais le temps. Croyez-moi, négocier des objets usagés avec des Chiliens, en espagnol, c'est une bonne pratique linguistique et surtout, surtout, de patience. Il faut éviter de penser à l'argent et surtout au temps gaspillé, et plutôt voir l'expérience vécue, quand on échange 24 courriels et qu'on prend 1 heure pour aller rencontrer l'acheteur, tout ça pour vendre un casque de vélo 10$!!!
Et dimanche passé, on a poussé l'expérience au maximum: on s'est fait un "kiosque" (une couverture sur le trottoir...) au marché de l'Avenue Argentina pour vendre tout ce qui nous restait en lien avec le vélo. Croyez-le ou non, 2h30 et 90$ plus tard, tout était vendu. Notre kiosque a dû être un des plus fructueux de tout le marché ce jour-là. "Sûr que vous avez tout vendu, ce n'était pas assez cher", disaient nos voisins de kiosque. Pfffffftt...jaloux!
Et les vélos dans tout ça? On les a vendus il y a plus de 3 semaines à des gens de Santiago. Ça n'a pas été très long ni compliqué, et sûrement que si on avait été plus patients, on aurait pu obtenir plus. Mais on voulait vendre, et au final, on a eu 600 000 pesos pour les 2 vélos (environ 1200$ canadien), alors qu'on demandait environ 1600$ au départ. Pas si mal quand même, mais ça fait quand même un peu mal au coeur de se départir de ces valeureuses montures! Surtout que, quelques jours plus tard, en marchant sur l'Avenue Condell, je suis tombé sur cette affiche: "Chat perdu - Récompense: 100 000 pesos". Quoi? Moi, j'ai vendu mon beau vélo pour 300 000 pesos, et cette dame, sans doute dans un geste désespéré, offre 100 000 pesos pour un vulgaire sac à puces? Pfttttttt....comme si ici, au Chili, mon vélo ne valait pas plus que 3 chats. Un pays de fous, que j'vous disais!





















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